La laïcité ou la séparation du corps et de l'âme

Publié le par Eric Roux

Le problème de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui fut le motif de la loi de 1905, a aujourd'hui dégénéré en un problème plus profond, celui de la séparation du corps et de l'âme.

Il est de coutume en France aujourd'hui, de séparer les tenants d'un certain rationalisme qui serait issu des Lumières, d'un courant spiritualiste, qui serait soi-disant issu d'un obscurantisme religieux.

En bref, d'un coté la science et les esprits rationalistes, et de l'autre les mystiques et autres irrationnels.

Pourtant, la réalité historique, culturelle et philosophique de notre pays est tout autre.

L'existence de l'âme indépendamment du corps est un phénomène clé qui permet de comprendre les enjeux de la question spirituelle autant que de l'orientation d'une civilisation.

Une civilisation qui considère que l'âme n'existe pas, que l'homme est un accident cellulaire, le produit d'une chimie intrinsèque à la nature, a des orientations absolument différentes de celles d'une civilisation qui reconnait à l'homme son essence spirituelle distincte de la matière.

En général, nos civilisations se trouvent quelque part entre ces deux extrêmes, car les individus qui les composent favorisent chacun l'un ou l'autre aspect qui deviendra proéminent sans être absolu.

La raison pourtant n'a pas toujours été du coté des matérialistes, au contraire. Bien souvent le scientifique se dit cartésien, et confond rationalisme avec matérialisme. Le matérialisme, quoi qu'ayant existé dans le monde depuis des milliers d'années (voir les joutes oratoires entre les différents courants hindouistes bien avant notre ère), a commencé son essor en europe au 19ème siècle (l'un des plus célèbres matérialistes de cet époque fut Karl Marx).

Descartes, lui, parangon de la rationalité, plaidait sans retenue pour une existence de l'âme distincte de celle du corps. Dans le Discours de la méthode, il écrivait :
"Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse ; mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n'étais point... Je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui pour être n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c'est à dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est."

Du coté des lumières, Voltaire lui-même attribuait la cause de la matière à une force non matérielle, une force distincte du corps. Dans une lettre au roi de Prusse (Frédéric II) d'avril 1737, il écrivait :
"Mais quelle sera la raison de l'existence des corps ? Il n'y a certainement que deux façons de concevoir la chose : ou les corps sont tels par leur nature nécessairement, ou ils sont l'ouvrage d'un libre et très libre être suprême. Il n'y a pas un troisième parti à prendre. Mais dans les deux opinions, on a des difficultés bien grandes à résoudre. Quelle sera donc l'opinion que j'embrasserai ? Celle ou j'aurai, de compte fait, moins d'absurdités à dévorer. Or je trouve beaucoup de contradictions, de difficultés, d'embarras dans le système d'existence nécessaire de la matière ; je me range donc à l'opinion de l'existence de l'être suprême, comme la plus vraisemblable et la plus probable... Je la crois cette vérité, mais je la crois comme étant ce qui est le plus vraisemblable ; c'est une lumière qui me frappe à travers mille ténèbres."

Le combat des lumières était un combat contre l'obscurantisme, mais absolument pas un combat contre le spirituel ou le religieux. De la même manière, la laïcité était et doit rester un combat contre une Eglise qui imposerait sa pensée aux citoyens d'un pays, et non un combat contre l'aspect religieux ou spirituel de l'homme.

Certains attribuent les racines philosophiques de la France à la philosophie greco-romaine.

Pythagore, cauchemar ou joie de nos premiers cours de mathématique, considérait l'âme immortelle. Il la disait évoluant d'un corps à un autre, mort après mort, et est l'auteur du célèbre "sema soma" (le corps est le tombeau), signifiant que l'attachement de l'esprit au corps était une prison qui empêchait l'âme de vivre pleinement.

De la même manière, Platon donnait à la philosophie le but ultime de délivrer l'âme de son assujettissement au corps :
"Tant que nous avons un corps, et qu'un mal de cette sorte restera mélé à la pâte de notre âme, il est impossible que nous possédions jamais en suffisance ce à quoi nous aspirons ; et, nous l'affirmons, ce à quoi nous aspirons, c'est le vrai."

Deux siècles après Jesus-Christ à Rome, le philosophe Plotin déclarait dans la première Ennéade : "Supposons l'âme, comme le veut sa nature, placée dans le corps, soit au dessus de lui, soit en lui ; et formant avec lui tout ce qu'on nomme l'animal. Dans ce cas, l'âme, en se servant du corps comme d'un instrument, n'est pas forcée de participer à ses passions, pas plus que les artisans ne participent à ce qu'éprouvaient les instruments. Quant aux sensations, il est nécessaire qu'elle les perçoive, puisque pour se servir de son instrument, il faut qu'elle connaisse, au moyen de la sensation les modifications que cet instrument peut recevoir du dehors."

Bref, une culture qui n'a cessé de mettre en avant l'existence de l'être en tant qu'entité distincte du corps, et l'existence des corps comme outils, ou tout au plus habitacles.

Si certains ont à juste titre insisté sur l'importance d'avoir un corps en bonne santé pour se permettre une élévation spirituelle (de la même manière que Siddartha Gautama, il y a 2500 ans, découvrit après des années d'ascétisme la vanité de la mortification), l'inversion qui conduisit la vieille Europe (et la France) à considérer les hommes comme des cellules organisées ayant accédé à l'intelligence par hasard ou destin est assez récente. Et ce n'est pas la culture intellectuelle française.

A ce point du raisonnement, certains se demanderont encore le lien entre la laïcité et la séparation de l'âme et du corps. Par delà le jeu de mot facile qui met en balance cette dernière avec la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il m'a semblé dernièrement que l'évocation par des membres du gouvernement et le chef de l'Etat de la dimension spirituelle de l'homme a soulevé une indignation (bien souvent feinte) qui n'avait pas lieu d'être.

Evoquer la dimension spirituelle est parfaitement dans la lignée de notre culture fondée sur la raison et totalement dans la tradiction philosophique de notre pays.

Imposer une vision religieuse à l'exclusion de toute autre serait liberticide.

Mais imposer une vision non spirituelle est tout aussi liberticide, et est à mon sens une réelle violation des principes fondamentaux de la laïcité. Athées, croyants, matérialistes, spiritualistes et idéalistes doivent tous avoir liberté d'expression et de pensée.

Refuser à un homme public le droit de s'exprimer sur une conception spirituelle de l'homme fait de l'athéisme une religion d'état. Et ça, c'est la mort rapide et définitive de la laïcité, dernier bastion de la liberté de conscience.

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k.T 31/05/2008 22:25

On peut "croire" sans être religieux, certes...Mais la religion n'est pas que cequi traite de l'âme...Définition petit Robert:"la reconnaissance par l'être humain d'un pouvoir ou d'un principe supérieur de qui dépend sa détineé et à qui obéissance etréspect sont dus......""la religion est plus que théologie, théosophie.....C'est une dissipline, une loi, un joug, une indissoluble engagement." (Joubert)

Eric Roux 01/06/2008 01:03


Votre définition de religion tirée du robert est limitée et réductrice. L'Académie Française donne ce sens :

RELIGION désigne aussi la Conception personnelle que quelqu'un se fait de la religion. La religion de Pascal. Chacun se fait sa religion.


Il signifie aussi Foi, croyance, piété, dévotion. La religion console, élève, purifie l'âme. Il a toujours eu de la religion. Les secours de la religion. C'est un
homme qui a beaucoup de religion. C'est un homme sans religion. Il n'a guère de religion. Il n'a pas de religion.





Puis le trésor de la langue Française donne celle-là :


2. [La religion de qqn]
a) Attitude théorique, morale, pratique de l'individu à l'égard du divin à l'intérieur ou non d'une religion constituée.


J'espère que cela rend plus clair ce que j'ai dit auparavant.


Une philosophie peut-être matérialiste, elle peut être religieuse lorsqu'elle se frotte au divin. En tout cas c'est dans ce sens que je l'entends, pas dans le sens d'une religion qui ne serait
que culte rendu.









k.T 30/05/2008 01:54

EXCELLENTE réflexion( beaux exemples et citations)....tout à fait daccord avec toi, à tout point de vue sur ce sujet......à l'exception que: la dimension "spirituelle" ne veut pas forcement dire dimension"religieuse", et qu'il ne faut surtout pas confondre "la Foi" et la "religion", doctrine faite de commandement et privations....La spiritualité peut parfaitement exister sans le côté religieux....Ce qui était souvent le cas des "écrivains philosophe" que tu cites. 

Eric Roux 31/05/2008 21:57


Pour moi la religion est ce qui traite de l'esprit, de l'âme, d'un aspect divin aussi. Je peux considérer qu'on soit religieux sans être affilié à aucun religion.